www.nooculture.info : Vous êtes à l’origine d’une plateforme en ligne qui propose des spectacles de musique privés. D’où vient cette nécessité et cela correspond-t-il aux habitudes de votre cible ?

Shérazade Amous : Nous étions en plein lancement de la plateforme de booking d’artistes www.klink.tn quelques jours avant la prise des restrictions dues à la crise sanitaire.  Klink est une plateforme qui permet la mise en relation entre les artistes et les organisateurs d’événements.

A la suite de la décision de confinement, une effervescence artistique est apparue sur le fil d’actualité des réseaux sociaux, notamment Facebook et Instagram. Très vite, le Web est devenu la nouvelle rue, qui est désormais fermée. C’est ainsi que nous avons commencé par réfléchir sur un moyen qui permette aux artistes, qui doivent vivre de leur art, d’être rémunérés de leurs performances sur le net, pourquoi pas à travers un chapeau virtuel, pour faire référence aux spectacles de rues.

Avec mon équipe, nous avons décidé de réaliser cette action et de mettre en place sur la plateforme Klink, un module de paiement en ligne, et permettre à chaque artiste d’avoir son propre Bouton Chapeau pour collecter des fonds à travers des concerts en live, des cours en ligne, des concerts privés en live, etc…

Votre plateforme est donc à mi-chemin entre gratuité et option payée, car basée sur le système de chapeau bien connu dans certaines traditions : le consommateur paye le bien après l’avoir consommé et été satisfait…

Le concept initial, c’est la consommation au Chapeau. Je dois avouer que le challenge était difficile à relever. Le système du chapeau ne fait pas partie de notre culture en Tunisie.

Mais, bien que l’idée ait été mal perçue au départ par certains artistes, je ne me suis pas déclarée vaincue et me suis entêtée à la mener jusqu’au bout, provoquant ainsi le débat et faisant, au final, bouger les choses dans le bon sens.

Cette idée est aussi l’occasion de sensibiliser le consommateur sur un point essentiel qui a trait au travail fourni par l’artiste, qui mérite d’être récompensé, comme c’est le cas dans tous les autres secteurs.

Toutefois, pour satisfaire la demande de certains, nous avons aussi offert la possibilité aux artistes de réaliser des concerts privés accessibles uniquement aux personnes qui achètent des billets à l’avance.

Quels ont été les défis dans la mise en place de cette initiative ?

Il y en a énormément, et de plusieurs ordres. D’abord, nous avons dû contacter des avocats, ainsi que le ministère de la culture pour nous renseigner sur le Crowdfunding. En Tunisie, la loi a bien été votée mais pas encore promulguée. La seule solution qui se présentait à nous pour pouvoir mettre en place cette action et procéder à la collecte des dons en toute légalité était la collaboration avec l’association SHANTI.

Cette association a pour mission de promouvoir la conception de solutions innovantes et créatives aux problématiques sociales, économiques, culturelles et environnementales de la Tunisie d’aujourd’hui, et je profite de cette occasion pour saluer toute son équipe pour sa réactivité, car sans cette association rien n’aurait été possible.

Ensuite, il fallait mettre en place d’une manière urgente un système de paiement en ligne pendant le confinement alors que toutes les sociétés travaillaient avec des équipes réduites, c’était difficile !

S’en suivront la gestion des aspects digitaux du projet et des mentalités qui n’étaient pas, comme je l’ai dit un peu plus haut, propices à ce genre d’initiatives.

Le public, finalement, a-t-il été réceptif à l’initiative ?  

Pour mobiliser les internautes, nous avons organisé un festival « CORONA LIVE MUSIC (COVID LIVE PERFORMANCES) », et nous avons mis en place une programmation quotidienne qui va s’étendre jusqu’au mois de juin : Un live tous les soirs à partir de 22h. Chaque artiste met le lien de son chapeau Klink en titre de son live et procède à la collecte. Le festival a démarré le 11-05-2020, et les internautes se sont pris au jeu !

L’option du chapeau n’est pas sans risque. Comment rémunérez-vous les artistes de votre catalogue ?

Les artistes sont rémunérés via notre partenaire SHANTI à la fin de chaque mois. Il faut préciser qu’aucune commission n’est prélevée de la part de KLINK ni de SHANTI, c’est une action solidaire à but non lucratif.

A vous entendre, on se rend compte que tous les aspects pour la mise en place d’une telle initiative ont été pris en compte, proposant ainsi des solutions adaptées aux différentes problématiques en termes de survie des artistes…

Oui, j’ai pris le temps d’observer le paysage artistique de la Tunisie et ce n’est pas ma première initiative. En 2012, j’ai cofondé Becomm, agence de communication, d’événementiel et de Booking d’artistes. Avec Becomm j’ai pu voir de près les problèmes auxquels sont confrontés les artistes pour accéder au marché du travail, ainsi que ceux rencontrés par les organisateurs dans la recherche des artistes. Ajouté au fait que je suis titulaire d’une maîtrise et d’un master en musique et musicologie de l’Institut supérieur de musique et de musicologie de Tunis, je crois que la réussite et le positionnement de Klink bénéficie de toutes ces expériences.

Pour en revenir au digital qui tient une place prépondérante avec la pandémie de la covid-19, si elle en vient à s’imposer non plus comme une alternative mais comme la seule option, ne risque-t-elle pas de déshumaniser la culture ?

L’action « AU CHAPEAU » fait partie des alternatives provisoires pour sauver le secteur et mobiliser les internautes, c’est important pour nous, acteurs de l’industrie créative de valoriser notre métier et d’attirer l’attention des responsables et celles des organisations.

Quant à la plateforme Klink.tn qui permet la mise en relation entre les artistes et les organisateurs d’événements, c’est une solution complémentaire, elle permet aux artistes de s’organiser, de faire de l’auto-management à travers un outil digital et ergonomique, d’accéder au marché du travail et de bénéficier d’une production et d’un coaching.

Comptez-vous développer cette scène digitale et garder ces options même après la pandémie et le déconfinement ?

Nous comptons développer la scène artistique à travers une solution digitale. Il s’agit de proposer aux organisateurs d’événements, une panoplie de disciplines, musiciens-Dj- illusionnistes- photographes- cadreurs, entre autres et d’artistes riches et variés.

Après la crise, le bouton Chapeau servira de lever des fonds pour que les artistes puissent se développer, réaliser des albums, des vidéos, des clips, des courts métrage etc…

Un spectacle de musique live diffusé en ligne n’échappe-t-il pas à la critique et donc, ne se limite pas dans le processus d’appréciation conventionnel ?

Nous ne pouvons échapper à la critique, que ce soit dans les spectacles live diffusés en ligne ou bien sur une scène classique.

La différence, c’est que dans le digital, l’appréciation est exprimée par des mots, des émoticônes, des j’aime, des j’adore, et que l’artiste peut dialoguer d’une manière directe avec son public. C’est une sensation fortement appréciée par tous les artistes qui ont testé le live.

Par ailleurs, la critique constructive permet à l’artiste de s’auto évaluer et se développer, et d’atteindre un certain degré de maturité.

Source: Noocultures.