L’ARTIVISME DE LA JEUNESSE TUNISIENNE

Il est 10h15. Je me trouve dans la banlieue nord de Tunis. J’écris cet article dans un espace de travail partagé, qui jouxte une salle de cinéma et une galerie d’art. Je profite de la belle lumière pénétrant la baie vitrée, tout en écoutant le chant des oiseaux. Cet espace semble devenir le refuge des jeunes. Ils y viennent travailler, boire un café et discuter avec leurs amis. Ils profitent également de l’air frais et de la verdure qu’offre la terrasse. Un moment hors du temps, loin de la pandémie de Covid-19.

On trouve ici des magazines, des livres sur la révolution tunisienne tels que l’essai Dégage dégage dégage ils ont dit dégage de Oussama Khalfaoui et de Najeh Missaoui ou encore le Guide du Routard de la Suisse. Cette mine de savoir est accessible gratuitement. Installée au salon réservé à la lecture, je savoure le silence et la quiétude ambiants. Autour de moi, les tables sont occupées par des jeunes et des femmes, probablement des indépendants à la recherche d’inspiration et de créativité.

Je connais cet endroit depuis sa création en 2017. Mais, aujourd’hui, mon regard est différent: je prends conscience de ce que signifie cet espace pour les jeunes Tunisiens qui trouvent dans l’art et la culture une nouvelle forme d’expression puissante pour militer et faire valoir leurs droits.

Avec le musicien Mohamed Benslama, nous avons lancé La Fabrique Art Studio, destinée aux artistes et aux entrepreneurs créatifs. Cette plateforme, qui promeut l’égalité des genres et l’inclusion, offre aux jeunes talents un accès libre à l’art numérique qui est le nouvel ascenseur social. Notre éducation classique n’est plus en phase avec les aspirations à la liberté et à l’égalité des jeunes. Ceux-ci sont confrontés à des défis majeurs: une perte de confiance envers l’État, une administration publique trop archaïque, une offre politique déprimante, des incitations à l’entrepreneuriat timides et une économie qui peine à se redresser.

Pourtant, cette jeunesse, à la fois créatrice et résiliente, soutenait en mars dernier les efforts nationaux de lutte contre la pandémie de Covid-19. Pendant le confinement, des groupes et des pages Facebook d’artistes se sont organisés pour apaiser et distraire le grand public. Des initiatives portées par des femmes se distinguent, parmi lesquelles ArchiV’Art, Klink ou encore la DJ Academy for Girls.

 

«LES JEUNES TUNISIENS TROUVENT DANS L’ART ET LA CULTURE UNE NOUVELLE FORME D’EXPRESSION PUISSANTE POUR MILITER ET FAIRE VALOIR LEURS DROITS.»

ArchiV’Art est une galerie virtuelle, fondée par Wafa Gabsi. La start-up a lancé l’initiative «Artists Against Corona». Celle-ci appelait peintres et plasticiens à verser, sous forme de don, une partie de leurs revenus issus des ventes en ligne aux acteurs publics et à la société civile luttant contre la pandémie. Pour atténuer la perte de revenus des musiciens, la plateforme de réservation d’artistes Klink a, elle, mis en place un chapeau solidaire après les nombreux concerts diffusés sur le groupe Facebook «Corona Live Music». Ces derniers, qui accompagnaient les apéros virtuels, ont ému les spectateurs. Quant à La Fabrique Art Studio, elle a créé la DJ Academy for Girls, proposant aux jeunes femmes DJ des cours de musiques électroniques en ligne.

Et si l’art et la culture étaient plus que jamais au service de l’action citoyenne?

OLFA ARFAOUI est artiviste et féministe tunisienne. Durant les dix dernières années, elle s’est spécialisée dans la question de l’égalité des genres à travers l’art et la culture. Elle est à l’origine du premier réseau de talents féminins dans les arts numériques en Afrique du Nord et au Moyen-Orient ainsi que de la première école de DJing pour filles en Tunisie. Elle a été primée par ONU Femmes et l’association Ashoka pour son engagement en faveur de l’égalité et de la diversité. Elle a produit des films sur l’égalité devant l’héritage et sur les femmes dans l’industrie des musiques électroniques.

Source : L’ARTIVISME DE LA JEUNESSE TUNISIENNE